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Sur le chemin de Compostelle

L’expérience de deux randonneurs de l’ASCOP, de Genève au Puy-en-Velay

Récit de Jean-Michel Auxiètre

Ce n’est pas par hasard que l’on se retrouve un jour sur le chemin de Compostelle, mais il est souvent difficile d’en donner les raisons précises, tant les motivations sont nombreuses et variées. Si, pour les milliers de pèlerins qui le parcourent chaque année la foi est le moteur essentiel, des attirances moins élevées s’associent parfois à cette résolution.
– « Pourquoi suis-je ici ? » me suis-je demandé en ce matin de Pâques 2013, alors que j’assistais à l’office célébré en la cathédrale Saint-Pierre de Genève, avant que l’on appose sur ma créanciale le premier tampon officiel.
Que répondre à cette question ? Dire que c’était par pure conviction religieuse eût été une hypocrisie. Ne fréquentant pas assidûment l’église, je ne me sentais pas autorisé à faire valoir cette cause, en tout cas pas comme support essentiel. L’initiative me semblait plutôt liée au goût du voyage et de la découverte, à l’impression de liberté que procurent la marche et les grands espaces, bien sûr au besoin d’exercice, et au désir d’oublier les contraintes qu’impose notre quotidien.
Pourtant, à mesure que je progressais dans un environnement où l’aura de Saint-Jacques vous attend à chaque virage, s’insinua en moi une sensation qui me porta sur des hauteurs jusque là insoupçonnées.
La présence régulière de croix, de statues, de coquilles, la visite de chapelles, la fréquentation, dans les accueils jacquaires, d’hôtes attentifs et chaleureux, imprimèrent à ma démarche une étrange dimension, qui ne m’était pas encore apparue.
Soudaine illumination ? Élan mystique ? Je ne sais trop. En tout cas j’éprouvai le sentiment que, sur ce chemin de légende, une entité supérieure – à laquelle je ne me hasarderai pas à donner de nom – nous guide et nous accompagne. De par son rayonnement universel, le chemin de Saint-Jacques attire, à la manière d’un aimant, agnostiques, croyants et athées, et les rassemble sous sa bannière à grand renfort de rencontres, de partages et d’amitié.
Multiples sont les marcheurs, mais unique est le pèlerin, celui qui chemine en toute humilité comme le firent avant lui des foules de jacquets dont il contribue à perpétuer le souvenir et la tradition, même si les actuels comportements diffèrent sur bien des points de ceux de jadis.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai effectué, en 18 jours de marche consécutifs, les 357 kilomètres séparant Genève du Puy-en-Velay.
Je n’étais pas seul. Martine Lasseron, ma compagne de voyage, rêvait depuis longtemps de Compostelle. Sa démarche s’apparente à la mienne, et c’est un peu sur son insistance que je me résolus à partir. Durant l’année, nous randonnons ensemble au sein de l’ASCOP (Association pour la santé et la condition physique) que préside Carlo Zerbini, mais il fallut néanmoins, dans les semaines précédant l’entreprise, peaufiner notre entraînement pour avoir quelques chances de parvenir au but.
Concernant ce premier tronçon, nous avons suivi à la lettre le découpage du topo-guide de la Fédération Française de Randonnée Pédestre, sur l’itinéraire du GR 65 qui épouse celui du chemin de Compostelle, soit 18 étapes de 20 kilomètres en moyenne, la plus longue n’excédant pas 25 kilomètres.
Avec un sac à dos de huit à dix kilos, selon le poids de l’eau et des victuailles, et un relief plutôt montagneux, puisque nous traversions une partie des Alpes et du Massif Central, la réussite n’était pas assurée, d’autant que les conditions météo, déplorables en ce début d’avril, accentuèrent encore les difficultés. Nous étions décidés à prendre notre temps : arrêt-photo par ci, contemplation par là, sans oublier la pause précieuse consacrée au pique-nique, qui permettait de retrouver forces et calories perdues.
Nous ne sommes pas de ces pèlerins intrépides qui parcourent le sentier au pas de charge, comme s’il s’agissait d’un super-marathon. Certains « absorbent » des étapes quotidiennes de près de 50 kilomètres, d’autres relèvent le défi d’effectuer en moins de deux mois la totalité du parcours. Loin de nous ces prétentions.
Négligeant l’équipement allégé de l’athlète et afin de préserver l’image du pèlerin, j’avais tenu à emporter, en plus de solides chaussures, la besace et le bourdon (en l’occurrence un bâton trouvé au bord du chemin et hérissé de piquants), tout en sachant pertinemment que, selon l’adage populaire, « l’habit ne fait pas le moine ». Sereinement, benoîtement, avec patience et ténacité, nous avons affronté le froid, le vent, la pluie et (plus rarement) le soleil brûlant. Nous avons piétiné dans la boue, franchi des fossés gorgés d’eau, escaladé des cimes et dévalé des pentes. Nous avons eu des courbatures, des ampoules, des défaillances, et aussi des moments de doute quant à l’issue de notre tentative. Mais une singulière énergie nous poussait à avancer, à aller encore et toujours plus loin. « Ultreïa ! Ultreïa ! répétions-nous intérieurement, en dépit de ces menues souffrances.

Aux abords de la Haute-Loire, nous avons su que nous arriverions. Le rodage avait fait son œuvre, les muscles s’étaient endurcis, la volonté également. De surcroît le soleil était revenu. Le printemps tant attendu éclatait enfin.
Avec une immense joie non dénuée de fierté, nous atteignîmes, le 17 avril, la cathédrale de Notre-Dame-du-Puy d’où partit l’évêque Godescalc, en l’an 951, pour un pèlerinage en Galice. Ultime coup de tampon sur notre créanciale. Avec, en poche, la preuve formelle d’un début de cheminement vers la cité des étoiles, nous pouvions prolonger notre rêve…
Le soir-même en effet, sur la place du Plot où se réunissent traditionnellement les pèlerins en partance, nous avons projeté de donner une suite à cette édifiante expérience. Il est encore trop tôt pour avancer une date, toutefois la volonté est là. Le chemin risque d’être long, mais qu’importe ! L’essentiel ne réside-t-il pas dans cette détermination qui engage à ne point raccrocher ses chaussures ? Un jour prochain nous repartirons, et nous poursuivrons notre quête.
Ce n’est certes pas demain que nous atteindrons le portique de la Gloire. Ne soyons pas pressés. Si nous, simples mortels, sommes limités par la fuite du temps, Saint-Jacques a l’éternité devant lui. Les siècles n’ont point effacé sa mémoire, qui est restée intacte et le demeurera, tant qu’il se trouvera des hommes désireux de suivre ses traces, de vénérer son tombeau, ou simplement d’aller à sa rencontre. Et il y en aura toujours. Car, ainsi que l’écrit Jean-Christophe Rufin, « chaque fois que l’on m’a posé la question « Pourquoi êtes-vous allé à Santiago ? », j’ai été bien en peine de répondre. Comment expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu que le Chemin a pour effet, sinon pour vertu, de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager ? On est parti, voilà tout. » (1)

(1) Jean-Christophe Rufin : « Immortelle randonnée – Compostelle malgré moi » (Editions Guérin – Chamonix, 2013).

Le chemin de Saint-Jacques, de Genève au Puy-en-Velay – Nos étapes –

1 – Genève-Beaumont (21 km) – 2 – Chaumont (23,5 km) – 3 – Seyssel (19 km) – 4 – Chanaz (22 km) – 5 – Yenne (15,5 km) – 6 – La Chapelle-de-Pigneux (23,5 km) – 7 – Valencogne (23 km) – 8 – Le Grand-Lemps (20,5 km) – 9 – La Côte-Saint-André (14 km) – 10 – Revel-Tourdan (21,5 km) – 11 – Saint-Romain-de-Surieu (17,5 km) – 12 – Chavanay (18 km) – 13 – Saint-Julien-Molin-Molette (20,5 km) – 14 – Les Sétoux (24,5 km) – 15 – Montfaucon-en-Velay (17,5 km) – 16 – Saint-Jeures (20 km) – 17 – Saint-Julien-Chapteuil (17,5 km) – 18 – Le Puy-en-Velay (18 km).